Les circoncisions

16 janvier 2026 - 10:15 - 1552 vues

Rabbin David TOUBOUL

Bonjour à tous,

Quel est le point commun entre ces quatre organes : les oreilles, le cœur, les lèvres et le sexe masculin ? Et quel particularité ces éléments partagent-ils avec… un arbre ?

 

Je ne vous laisse pas réfléchir plus longtemps, je suis en train de vous parler d’un midrach sur un verset de la paracha de cette semaine :

וַיְדַבֵּ֣ר מֹשֶׁ֔ה לִפְנֵ֥י ה' לֵאמֹ֑ר הֵ֤ן בְּנֵֽי־יִשְׂרָאֵל֙ לֹֽא־שָׁמְע֣וּ אֵלַ֔י וְאֵיךְ֙ יִשְׁמָעֵ֣נִי פַרְעֹ֔ה וַאֲנִ֖י עֲרַ֥ל שְׂפָתָֽיִם

« Moché dit à Dieu : « Quoi, les enfants d’Israël ne m’ont pas écouté, comment Pharaon m’écouterait alors que je suis incirconcis des lèvres ? »

Sur cette étrange formulation de Moché pour décrire son défaut de prononciation, ou sa difficulté à parler, le midrach indique que le mot ערל apparaît dans la Torah en relation avec quatre organes du corps humains : les oreilles (quand le prophète Jérémie se plein que les juifs ne l’écoutent pas, il emploie cette expression ערלה אזנם comme pour signifier que leur oreille est bouché par une excroissance), le cœur (quand la Torah nous exhorte à circoncire les excroissances de nos cœurs ומלתם את בשר ערלתכם), la chair évidemment avec la circoncision d’Abraham et de toute sa descendance, et les lèvres donc, puisque Moché emploie ce terme pour dire qu’il parle difficilement.

Ce mot désigne aussi les fruits de l’arbre qui sont interdits à la consommation les trois années qui suivent sa plantation.

Rachi explique qu’à son avis la racine ערל (incirconcision) évoque l’idée de fermeture, quelque chose qui recouvre et soustrait à la vue, un écran, une fermeture à la sensibilité. C’est la fonction du prépuce.

Que nous dit donc le midrach ?

Nous naissons avec un prépuce, et la Torah nous demande de l’enlever pour être « tamim », complet, c’est-à-dire que l’homme doit parachever l’œuvre de la nature. Dieu cherche, en quelque sorte, à nous associer à l’œuvre de la création. Eh bien nous naissons aussi avec une excroissance qui bouche nos oreilles et notre cœur : l’écoute à l’autre, la sensibilité et l’empathie ne sont pas des qualités innées. Elles se développent, après qu’une certaine éducation nous ait permis de retirer un à un les écrans qui empêchent le contact de leur sensibilité.

Le problème étant que contrairement au prépuce, les excroissances symboliques des oreilles et du cœur repoussent régulièrement si on ne prend pas la peine d’entretenir sa circoncision. « Entretenir sa circoncision » ? La formulation de cette idée peut sembler maladroite, et entrainer quelques ricanements.

Et pourtant !

Dans le mot circoncision, nous juifs entendons le mot « alliance », Brit. Une alliance qui se fait par la coupure, la césure, et la séparation d’un morceau de peau qui obture et qui couvre, et par là désensibilise.

Être fidèle à l’alliance prescrite par la Torah, c’est circoncire les prépuces. C’est aussi circoncire les cœurs, les oreilles et les bouches. Et cela se fait par une attention particulière accordée aux mots, puisque le « milah » de Brit Milah, peut autant signifier coupure que mot.

Nous sommes donc tenus de respecter une alliance par les mots qui pénètrent nos oreilles et nos cœurs, ainsi que par ceux qui sortent de nos bouches.

Il nous faut tout d’abord les filtrer et les trier soigneusement.

Puis prendre le luxe d’une certaine lenteur, en les laissant lentement se diffuser dans nos esprits, produire leur effet, et permettre à notre intellect de les digérer en absorbant ce qui est nécessaire et en rejetant le superflu ou le nocif.

Enfin, en ouvrant à notre tour la parole pour restituer une information, donner un avis, ou échanger avec quelqu’un, nous devons peser soigneusement les mots qui traverseront nos lèvres.

Chers auditeurs, je l’ai dit ici-même à de nombreuses reprises, et je ne crois pas être le seul : nous devons nous protéger et protéger nos proches face au flot d’horreurs que charrie l’actualité !

Il faut limiter ses accès aux réseaux sociaux, choisir soigneusement ses sources d’information, et ne pas relayer n’importe quoi. Mais si c’était seulement pour dire cela, vous n’auriez pas besoin de moi.

Je voudrais un instant revenir sur Moché dans la paracha Vaéra. Découragé parce qu’on ne l’entend pas, ou qu’il n’arrive pas à bien se faire entendre, il partage avec Dieu son désespoir en l’exprimant sous forme de kal vahomer, un raisonnement à fortiori : si même les hébreux, mes frères, à qui j’apportai une bonne nouvelle, n’ont pas voulu m’écouter et sont restés sourds à mes paroles, comment arriverai-je à convaincre Pharaon ?!

On peut y voir un message aux juifs de l’époque comme à ceux d’aujourd’hui : si nous ne nous écoutons pas entre nous, avec respect, attention et sincérité, comment pouvons-nous espérer que nos ennemis nous écoutent et nous considèrent ? Le premier combat à mener est donc pour l’union entre nous, malgré nos différences. C’est la mère de toutes les batailles. Tout le reste en dépend.

Chabbat chalom, et à la semaine prochaine !