Les débuts de l'histoire

23 janvier 2026 - 10:15 - 1812 vues

Rabbin David TOUBOUL

Bonjour à tous,

Si je vous annonce que demain que nous lirons le début de la Torah, vous allez dire que j’ai plus de trois mois de retard ! Vous savez tous que nous lisons le début de la Torah à Simhat Torah, et le relisons le chabbat suivant, chabbat de la paracha Béréchit.

Et pourtant ! Le célèbre commentateur Rachi nous annonce dans son commentaire sur le premier verset de la Genèse que théoriquement, la Torah n’aurait pas dû commencer par « béréchit bara Elohim ète hachamayim vé-ète haarets », « au commencement Dieu créa le ciel et la terre… ». 

Curieuse affirmation ! Bien que ce texte soit très célèbre, je ne l’ai véritablement compris qu’en étudiant un jour un jour avec le regretté rabbin Adin Steinsaltz à Jérusalem. Il expliquait qu’à une exception notable, le Michné Torah, le code de lois de Maïmonide, aucun livre juif ne commençait par le début. Nos textes classiques commencent toujours par le milieu. Ils nous demandent de nous jeter à l’eau et de nager en acceptant de boire la tasse plusieurs fois avant de trouver quelque part, à l’intérieur, le début du livre.

Ainsi en est-il de la Torah, nous dit Rachi, qui aurait dû commencer au milieu de la paracha Bo, celle que nous lirons demain.

On y trouve en effet ce que Rachi décrit comme étant la première mitsva prescrite directement par Dieu au peuple d’Israël : le compte du temps.

הַחֹדֶשׁ הַזֶּה לָכֶם, רֹאשׁ חֳדָשִׁים: רִאשׁוֹן הוּא לָכֶם, לְחָדְשֵׁי הַשָּׁנָה

« Ce mois-ci est pour vous le commencement des mois ; il sera pour vous le premier des mois de l'année »

C’est cela, nous dit Rachi, le vrai commencement de la Torah. Le jour où Dieu s’adresse à Moché et Aaron, et leur demande de transmettre à l’ensemble du peuple que dorénavant ils utiliseront un calendrier qui leur est propre, et qui n’est pas celui de l’Egypte. 

Une marque d’indépendance. Couplée de l’affirmation que le premier jour du calendrier, c’est maintenant. Et que commence le compte à rebours, d’une quinzaine de jours, jusqu’à la libération définitive. 

Le premier des mois du calendrier juif, le mois de Nissan, marque le déclenchement de la fin de la servitude.

Imaginons un instant que la Torah débute effectivement par ce verset, sans explication sur le contexte, sans présentation du peuple d’Israël, sans Histoire… nous nous retrouverions en face d’une prescription à respecter, et aurions le sentiment que la seule histoire qui nous intéresse dans la création est l’histoire singulière du peuple juif. Que les autres humains ne nous seraient présentés que parce qu’ils entrent en relation avec nous. Nous serions devant une Torah désincarnée, une religion inscrite plus dans le temps que dans l’espace, qui ne s’inscrit pas dans l’histoire humaine.

Or, et c’est toujours le sens du midrach que cite Rachi, connaître l’ensemble de l’Histoire humaine, les enchaînements de causes et d’effets qui ont participé à la formation du présent, est essentiel pour définir qui nous sommes, et donner un sens à notre présent et notre avenir.

Connaître l’histoire, c’est se donner les moyens de justifier de sa présence au monde, et dire pourquoi on existe. 

Le compte du temps est absolument essentiel dans une société. Sa maîtrise est un enjeu considérable. Avoir un calendrier c’est avoir son identité et son indépendance par rapport aux autres sociétés. 

La manière dont nos ancêtres déterminaient les débuts de mois, comptaient les années en faisant en sorte de corriger le calendrier lunaire pour que nos fêtes annuelles tombent toujours en leur saison, tout cela est décrit avec force détails dans le Talmud, et cela fait l’objet d’une abondante littérature.

Or, la Torah ne commence pas par cela. Elle choisit de nous raconter l’histoire de la création de toutes les choses, dans un passé mythologique hors des notions de temporalité, pour lequel les dates et durées sont complètement absentes.

Mais alors, pour quelle raison la Torah commence-t-elle par ce début qui n’en est pas un ? Un commencement qui n’a que l’illusion d’un commencement ? Une description des origines du monde, ce que l’on nomme du terme un peu pompeux de « cosmogonie » ?

Pour le midrach que cite Rachi, c’est pour justifier de la présence des juifs sur la terre de Canaan. Si on nous traite de voleurs ou de colonisateurs, nous pourrons répondre que la Terre appartient n’appartient qu’à Dieu et que Lui seul décide qui peut l’occuper et où.

Je laisse chacun juger de la validité de l’argument.

Pour ma part, je retiens surtout l’importance capitale que revêt pour nous Juifs l’enseignement de l’Histoire et de la mémoire. Pour nombre d’historiens et de philosophes, les hébreux anciens auteurs de la Bible ont introduit dans l’Histoire humaine un « hidouch » une innovation remarquable : le temps est linéaire. Ce n’est pas une suite ininterrompue et éternelle de successions de saisons qui reviennent les unes après les autres. L’Histoire a un début. Elle a aussi une fin. Et elle a aussi une finalité, un but.

Être dans l’Histoire, c’est être conscient qu’on avance et agit sur la suite du temps. Et qu’on influe, de manière minime, sur la direction qu’il prend. Sur son progrès.

Pour nous Juifs massorti l’enseignement de l’Histoire est primordial, car nous nous réclamons d’une école philosophique qui se nomme le positivisme historique. Nous faisons donc de l’enseignement de l’Histoire juive et de l’Histoire du peuple Juif un élément central de notre Torah.

Pour que nos enfants sachent quelle place ils occupent dans la chaine de transmission.

Pour leur faire comprendre le monde tel qu’il fut, tel qu’il est, et se projeter dans l’avenir.

Pour ne pas se laisser manipuler par des charlatans, complotistes, fondamentalistes et manipulateurs, qui font croire à des « histoires ».

Pour toutes ces raisons, et pour d’autres encore, j’enseignerai une partie de l’histoire de notre peuple aux enfants de notre mouvement de jeunesse Noam réunis pour chabbat demain matin.

Chabbat chalom, et à la semaine prochaine !