Les deux noms

09 janvier 2026 - 10:00 - 1198 vues

Rabbin David TOUBOUL

Bonjour à tous, et heureux de vous retrouver après une interruption de quelques semaines.

Ce chabbat coïncide avec l’ouverture d’un nouveau livre, une nouvelle histoire, qui est à la fois la suite chronologique de la précédente tout en étant une histoire indépendante, avec des héros nouveaux, et ses propres unités de temps et de lieu.

Les titres que portent ce livre, le deuxième dans l’ordre de lecture de la Torah, méritent qu’on s’y attarde.

En hébreu, il s’appelle le livre des Noms (Chemot). Non seulement parce que c’est le premier mot du texte (en exceptant la préposition qui l’introduit), mais surtout parce que le sujet du premier chapitre est de compter la famille, la tribu venue s’installer en Egypte.

Et de les nommer.

Pour bien exprimer le fait que le peuple qui fait plonger ses racines et son identité dans ces textes ne se pense pas comme une entité monolithique, héritier de caractéristiques spécifiques issus d’un ancêtre unique. Non, l’identité du peuple des bné Israël est faite du mélange, de l’alliage entre douze personnalités, douze expériences, douze modalités, qui, bien que différentes, rivales, parfois opposées et en conflit, parviennent à s’unir pour former un peuple nombreux et puissant.

Dans les traductions, le titre de ce livre fait référence au contenu du récit : L’Exode, comme si tous les éléments de détails de la narration n’avaient qu’un seul but : illustrer les circonstances dans lesquelles le peuple hébreu est sorti du pays d’Egypte où ils étaient réduits en esclavage.

Comme une manière de dire que le récit de l’entrée dans ce pays n’est qu’un prélude au récit de la délivrance et de la rédemption.

J’insiste, parce que c’est essentiel : le livre porte deux titres différents. Différents non seulement par la traduction, mais par la signification qu’on lui donne.

Les juifs l’appellent le livre des Noms, en mettant l’accent sur chacune des personnalités qui le composent, et qui constituent son identité.

D’autres l’appellent le livre de l’Exode, pour mettre en exergue l’événement le plus central, fondateur d’une autre composante de l’identité juive : la sortie d’Egypte et la libération de l’oppression et de l’esclavage.

Bien que lisant la Torah en hébreu chaque chabbat, j’affirme aujourd’hui qu’aucun des deux n’a tort, et que les deux noms sont nécessaires à la compréhension du texte. Plus que cela : les deux noms peuvent nous aider à exprimer la מבוכה, la perplexité et l’inquiétude face au monde qui change devant nous, et qui devient de plus en plus brutal et violent.

Les générations nées après la seconde guerre mondiale croyaient peut-être naïvement que le nouvel ordre mondial fondé sur le droit international, l’équilibre des forces et la dissuasion nucléaire leur permettrait de vivre dans une paix éternelle et dans la prospérité.

Toutes ces illusions sont en train de s’écrouler devant nos yeux.

Pour nos contemporains qui croyaient encore en l’idée de progrès, c’est un choc.

Pour nous Juifs, c’est une histoire ancienne.

La sécurité et la stabilité qui cessent brutalement, le sol d’un pays amical et accueillant qui se dérobe sous nos pieds à la suite d’un changement politique inattendu, tout cela nous est familier. Nous connaissons tout cela, et le portons dans notre histoire.

Un exemple ? Sans aller chercher trop loin, plusieurs recueils anciens présentent la même version d’un midrach sur la paracha Chemot.

Ce texte affirme de manière surprenante que, bien que le texte de la Torah dise ויקם מלך חדש על מצריים אשר לא ידע את יוסף, « un roi nouveau se dressa en Egypte, qui n’avait pas connu Joseph », le nouveau Pharaon… était le même que l’ancien !

Comment est-ce possible ?

Comment pourrait-il être nouveau si c’est le même ? Et comment pourrait-il ne pas connaître Joseph si c’est lui-même qui l’a désigné comme son vice-roi ?

C’est l’occasion pour le midrach de nous offrir un récit comme il en a le secret, dans lequel rien n’est historique, mais tout est incroyablement vraisemblable !

« Les grands du royaume vinrent un jour trouver Pharaon pour lui demander de s’en prendre aux juifs qui étaient devenus trop nombreux à leur goût, et avaient pris trop d’importance. Il leur répondit [chotim] « bande d’imbéciles ! Ils ont pris nos affaires en mains et nous gouvernent tellement bien que sans Joseph vous ne seriez pas en vie aujourd’hui, et vous voulez vous en prendre à eux ?! » Il fit face à la révolte, mais on le déposa de son trône et il fut éloigné du pouvoir pendant trois mois. A la fin de cette période, il finit par leur dire « j’accepte vos conditions » pour qu’on lui permette d’accéder à nouveau au trône. C’est pourquoi le texte dit « Un nouveau roi s’est dressé » … »

Je répète que ce midrach n’a pas pour ambition de proposer un récit historique, mais il explique en accentuant sa gravité comment Joseph et son histoire ont pu être ignorés du nouveau roi. C’est un oubli volontaire, une occultation consciente et assumée pour des raisons politiques !

Vous comprenez pourquoi je vous cite ce texte aujourd’hui, en vous disant qu’il résonne terriblement avec l’actualité.

Et pour terminer par là où j’ai commencé, sur les deux noms différents du livre que nous ouvrons ce chabbat, je dirai simplement à nouveau que les deux doivent nous interpeller.

L’Exode, pour dire que peu importe ce que nous réserve l’avenir, nous en sortirons.

Et Les noms, pour dire qu’en sortant, nous ne devrons oublier personne.

Chabbat chalom, et à la semaine prochaine !